Amélioration des systèmes agricoles
Les travaux de Leenhardt et. al (2025) présentent le terme d’irrigation multiservice avec en toile de fond l’adoption des systèmes agroécologiques pour répondre aux défis de réduire ou optimiser l’eau d’irrigation. En effet, l’approche agroécologique transforme le sol en un réservoir plus performant et adapte la plante à son milieu. L’agroécologie encourage une vision systémique où l’irrigation ne sert pas qu’au rendement.
Les différents leviers
Leviers d’évitements
Les pratiques d’évitements visent généralement à agir sur la qualité physique, chimique et biologique du sol ainsi que la physiologie de la plante afin d’influencer la perméabilité du sol, l’évapotranspiration et l’accès au réservoir utilisable.

L’augmentation de la matière organique et la réduction du travail du sol permettent d’améliorer la réserve utile (RU) en eau, en augmentant la capacité de rétention et en favorisant une meilleure infiltration. L’agriculture de conservation des sols (ACS), fondée sur le non-labour et la couverture permanente des sols (mulch), limite le ruissellement et réduit l’évaporation ; en maraîchage, elle peut entraîner une baisse des besoins en eau de 27 à 44 % (Leenhardt et Wittling 2024). L’agroforesterie et les haies créent un microclimat favorable en réduisant le vent et la transpiration des cultures. Les aménagements physiques (terrasses, cultures en courbes de niveau) permettent de mieux capter et stocker l’eau de pluie dans le sol. Enfin, certaines pratiques mobilisent des services écosystémiques, comme l’usage de l’irrigation pour favoriser l’implantation de couverts végétaux ou réguler le climat sous abri.
Leviers d’esquive
Les leviers d’esquive reposent sur l’adaptation du calendrier cultural afin d’éviter les périodes de stress hydrique. Le décalage des dates de semis ou le choix de variétés précoces permettent d’éviter que les stades sensibles (comme la floraison) ne coïncident avec les périodes de sécheresse. Ces pratiques sont relativement simples à mettre en œuvre et répondent aussi à l’augmentation des températures. Elles peuvent s’appliquer à différentes cultures (par exemple le blé) mais aussi aux systèmes d’élevage, en ajustant les périodes de production (comme les vêlages) à la disponibilité en ressources fourragères.
Leviers de tolérance
Les leviers de tolérance visent à renforcer la capacité des systèmes agricoles à supporter le manque d’eau. Cela passe par le choix d’espèces ou de variétés plus résistantes à la sécheresse, notamment celles à enracinement profond ou les plantes en C4 (comme le maïs ou le sorgho), plus efficaces dans l’utilisation de l’eau. La diversification des systèmes joue également un rôle clé : allongement des rotations, diversification de l’assolement, associations de cultures (céréales-légumineuses) ou mélanges variétaux. Cette stratégie permet de répartir les risques et de réduire globalement la consommation en eau, mais elle suppose aussi une adaptation des filières et des débouchés.
Les démarches territoriales
Roumanie
Le cas d’étude de la Roumanie porte sur une mesure agroenvironnementale et climatique (MAEC) intitulée « Adaptation au changement climatique », intégrée au Programme de Développement Rural (PDR) 2014-2020. Ce dispositif se distingue par son approche expérimentale visant à modifier les pratiques culturales plutôt que le simple assolement.
Contexte et objectifs
Le sud et le sud-est de la Roumanie font face à une augmentation des périodes de sécheresse et à une baisse des précipitations. L’irrigation y est peu développée car les systèmes hérités de l’époque communiste sont dégradés et les exploitations sont très fragmentées. L’objectif de la MAEC était de :
- Réduire la vulnérabilité des cultures au changement climatique.
- Favoriser la conservation de l’eau dans le sol et la séquestration du carbone.
- Toucher les petits exploitants (moins de 10 hectares) qui n’ont pas les moyens financiers d’investir dans du matériel d’irrigation moderne.
Mesures techniques proposées
Les agriculteurs engagés devaient respecter un cahier des charges complexe combinant plusieurs leviers :
- Semer simultanément, dans des proportions égales, des variétés de cultures (maïs, sorgho, tournesol ou soja) ayant des indices de précocité différents (précoce/tardif) pour éviter que les stades sensibles (floraison) ne coïncident avec des pics de chaleur.
- Pratiquer une rotation sur deux ans incluant au moins trois des quatre cultures éligibles.
- Pratiquer un travail minimum du sol excluant le labour (non-labour) et utiliser exclusivement des engrais organiques.
- Obtenir un certificat attestant du suivi d’une formation spécifique sur ces pratiques.
Résultats et bilan
Le dispositif a été un échec avec zéro souscription enregistrée depuis son lancement en 2015. L’ampleur du changement de pratiques et les économies d’eau sont par conséquent nulles. Plusieurs facteurs expliquent l’absence d’adhésion des agriculteurs roumains :
- Le risque technique lié au non-labour : L’interdiction du labour a été le frein majeur. Les agriculteurs ont estimé que cette pratique, qu’ils ne maîtrisent pas, impacterait trop négativement les rendements de cultures majeures comme le maïs ou le soja.
- Manque d’accompagnement : Aucune formation n’a pu être délivrée car il n’existait pas d’organismes compétents en Roumanie pour enseigner ces méthodes innovantes. De plus, la mesure a manqué de communication et de promotion sur le terrain.
- Faiblesse de l’incitation financière : L’aide de 125 €/ha a été jugée insuffisante au regard de la complexité des changements demandés et du risque de perte de revenus.
- Élaboration descendante (Top-down) : La mesure a été conçue sans concertation avec les agriculteurs, ce qui a mené à une mauvaise identification de leurs contraintes et de leur attachement aux pratiques traditionnelles.
En résumé, bien que pionnière dans sa volonté de promouvoir l’agriculture de conservation pour gérer le manque d’eau, la mesure roumaine s’est heurtée à une complexité excessive et à une absence totale de sécurisation technique pour les agriculteurs.
Chypre et la pommes de terre
Chypre, deux mesures agroenvironnementales (MAE) ont été mises en œuvre pour faire face à un contexte de pénurie d’eau chronique où les ressources dépendent uniquement des précipitations et des retenues de barrages. La gestion de l’eau y est stricte, avec des quotas annuels et une tarification volumétrique basée sur des compteurs. Voici le développement des deux cas d’étude contrastés :
Contexte et objectifs
Cette mesure MAE, initiée sur la période 2007-2013 et reconduite en 2014-2020, visait à rompre la monoculture de pommes de terre, très exigeante en eau (~4 000 m³/ha). L’objectif était de réduire l’usage de pesticides et d’engrais tout en améliorant la fertilité des sols et la gestion de l’eau.
Mesures techniques proposées
Les agriculteurs devaient pratiquer une rotation triennale : une année de pomme de terre, suivie d’une culture annuelle (hors Solanacées) et d’une année de jachère ou culture intermédiaire.
Résultats et bilan
- Le dispositif a connu un fort succès (environ 5 500 hectares souscrits en 2010-2011). Ce succès s’explique par une convergence d’intérêts : la rotation permettait de lutter contre les nématodes (crise sanitaire) et de produire du fourrage local (légumineuses) pour répondre à la hausse des prix de l’alimentation animale importée.
Bien qu’une baisse des prélèvements ait été observée dans la région, l’économie d’eau directement liée à la MAE est jugée faible. La réduction globale de la consommation est davantage attribuée à la généralisation des compteurs, au contrôle des puits illégaux et à la salinisation des nappes qui empêche certains prélèvements.
Chypre et les agrumes
Contexte et objectifs
Lancée sur la période 2014-2020, cette mesure visait à protéger les aquifères en remplaçant des cultures pérennes très gourmandes par des espèces plus sobres.
Mesures techniques proposées
Les agrumes (besoin moyen de 8 500 m³/ha) devaient être arrachés et remplacés par de l’olivier, du caroubier ou du figuier de Barbarie. Le cahier des charges imposait un suivi de la consommation, du matériel d’irrigation efficient (goutte-à-goutte) et des plafonds stricts (ex: 4 300 m³/ha pour l’olivier).
Résultats et bilan :
Ce dispositif a enregistré zéro souscription. Freins identifiés :
- Risque financier et différé : L’arrachage de vergers existants pour replanter de jeunes arbres représentait un investissement lourd avec un retour sur investissement différé de plusieurs années.
- Manque de maîtrise technique : Les agriculteurs manquaient de connaissances sur la conduite et les débouchés des cultures alternatives comme le caroubier ou le figuier de Barbarie.
- Conception « Top-down » : La mesure a été conçue par l’administration sans concertation avec les agrumiculteurs, ignorant leur attachement à leurs cultures et l’existence d’autres aides d’État qui soutenaient paradoxalement la production d’agrumes.
Grèce et le coton
Substitution du coton par du blé dur et du tabac par de la féverole / avoine
Contexte et objectifs
L’agriculture en Grèce y représente 85 % des prélèvements totaux d’eau, entraînant une baisse des nappes souterraines et des intrusions salines.
Mesures techniques proposées
La MAE « Protection des zones vulnérables aux nitrates (ZVN) » visait simultanément la réduction de la fertilisation (-30 %) et de la consommation d’eau (-25 %). Les agriculteurs avaient deux options. L’Option B, choisie par 90 % des bénéficiaires, imposait l’introduction d’une culture en sec sur 20 % de la surface irriguée et une jachère permanente sur 5 %.
Résultats et bilan :
Les clés du succès (3 000 bénéficiaires en Thessalie) sont :
- Opportunité économique : La rentabilité du coton (culture dominante) chutait à cause de la baisse des aides couplées de la PAC. La rotation vers le blé dur est devenue attractive grâce à la présence d’usines de transformation locales (comme Barilla).
- Rôle des conseillers privés : Des consultants indépendants géraient l’intégralité du montage administratif des dossiers en échange d’une partie de la prime (environ 8-10 €/ha). Ils ont activement démarché les agriculteurs pour les inciter à souscrire.
Les résultats sont plus mitigés sur l’eau. Si le changement de pratiques a été réel (diversification vers le blé dur), l’économie d’eau est jugée faible. En l’absence de compteurs d’eau, les volumes maximums imposés par la MAE n’étaient pas contrôlés. Les agriculteurs ont continué à sur-irriguer (environ 2 000 m³/ha de plus que le plafond) par peur de baisser leurs rendements.
Le cas d’étude de la Grèce est particulièrement instructif car il illustre comment des mesures incitatives peuvent réussir en termes d’adhésion massive tout en échouant à garantir des économies d’eau réelles faute de contrôles et de compteurs.
Grèce et le tabac
Contexte et objectifs
La MAE « Rotation avec des cultures sèches » visait spécifiquement à soutenir les anciens producteurs de tabac après la réforme de l’OCM de 2010.
Mesures techniques proposées
Pour compenser la perte des aides au tabac, la mesure proposait une prime importante (600 €/ha) pour passer une part massive de la sole irriguée (65 % à 80 %) en cultures sèches comme l’avoine ou la féverole.
Résultats et bilan :
L’échec du dispositif s’explique par un risque jugé trop élevé, lié à des contraintes importantes qui remettaient en cause l’équilibre économique des exploitations, ainsi que par un calendrier inadapté, l’appel à souscription étant intervenu trop tard pour des agriculteurs déjà engagés dans d’autres systèmes de production.
Espagne
Objectif et contexte
Dans la zone du Haut Guadiana, l’irrigation est responsable de la surexploitation sévère de deux aquifères (Mancha Occidental et Campo de Montiel) depuis 1987. Cette situation a été provoquée par l’augmentation massive des cultures arables intensives (maïs, betterave, luzerne) entre 1970 et 1990. La gestion était compliquée par le fait que la majorité des droits d’eau étaient privés (liés à la propriété foncière) et non des concessions publiques, limitant le pouvoir de régulation de l’État.
L’objectif principal était d’atteindre un « bon état quantitatif » en réduisant les prélèvements agricoles à 200 Hm³/an, seuil correspondant au renouvellement naturel des nappes. Il fallait donc réorganiser les droits d’utilisation en transformant les droits privés en concessions publiques pour mieux contrôler la ressource.
Mesures techniques proposées
Le dispositif repose sur un instrument de marché plutôt que sur une aide agroenvironnementale classique :
- Rachat public de droits d’eau : L’administration a racheté des droits d’eau auprès de producteurs de cultures arables à des prix élevés, allant de 20 000 à 30 000 €/ha.
- Réattribution encadrée : Une partie des droits rachetés devait être restituée au milieu naturel (cible théorique de 70 %), tandis que le reste était réattribué gratuitement à des viticulteurs ou des amandiers, espèces jugées moins consommatrices.
- Plafond de consommation : Les agriculteurs bénéficiant d’une réattribution de droits ont l’obligation stricte de ne pas dépasser un volume de 700 m³/ha.
- Outils d’accompagnement : Mise en place du SIAR, un service de conseil en ligne fournissant des bulletins météo et des calculs de besoins en eau en temps réel pour optimiser le pilotage.
Résultats et bilan
Le dispositif a entraîné une forte transformation de l’assolement, avec un recul massif des cultures arables (maïs de 15 % à 1 %) au profit de la vigne (de 22 % à 60 %). Cependant, son efficacité environnementale est restée faible : la majorité des droits d’eau rachetés a servi à régulariser des usages illégaux, avec très peu d’eau réellement restituée au milieu naturel. L’impact social et foncier est également limité, le dispositif ayant financé des départs à la retraite, avec une grande partie des terres laissées en friche.
Enfin, la durabilité n’est pas atteinte : la pression sur la ressource en eau demeure forte, les surfaces irriguées continuent d’augmenter et, faute de contrôles suffisants, des pratiques d’irrigation illégales persistent.