Synthèses techniques

De quoi parle-t-on ?

L’irrigation agricole en France : défis et enjeux

De quoi parle-t-on ?

Eau prélevee vs eau consommee

Figure 1. Eau prélevée et eau consommée, deux concepts à distinguer (source : Arambou et al., 2024 – La note d’analyse de France Stratégie)
Figure 1. Eau prélevée et eau consommée, deux concepts à distinguer (source : Arambou et al., 2024 – La note d’analyse de France Stratégie)

Chaque année, environ 31 milliards de m³ d’eau douce sont prélevés en France (hors DROM et hydroélectricité) pour les usages domestiques, industriels, agricoles, de navigation et d’énergie (Arambou et al. 2024).

Bien que ce volume soit faible au regard de la ressource renouvelable (210 milliards de m³), cette vision nationale masque des déséquilibres locaux : certains territoires subissent des prélèvements supérieurs à leurs ressources, entraînant tensions et surexploitation. L’approche annuelle cache aussi des pénuries saisonnières, notamment en période d’étiage, et les impacts sur les écosystèmes.

Les prélèvements proviennent majoritairement des eaux de surface (82 %), le reste des nappes souterraines (18 %), plus coûteuses à exploiter. L’eau de mer est également utilisée, surtout pour le refroidissement industriel et nucléaire.

Les prélèvements d’eau correspondent, selon la définition de l’OCDE, aux « volumes d’eau douce extraits définitivement ou temporairement d’une source souterraine ou de surface et transportés sur leur lieu d’usage ». Enfin, la consommation désigne la part de l’eau prélevée qui ne retourne pas directement aux ressources (évapotranspiration, incorporation dans les produits), même si elle réintègre ultérieurement le cycle de l’eau. Contrairement à une idée reçue, les prélèvements ont des effets même lorsque l’eau est restituée : pollution (rejets domestiques, industriels, agricoles), élévation de la température (refroidissement), modification des lieux de restitution et décalage dans le temps. Ces impacts peuvent perturber les milieux aquatiques et les usages en aval.

Figure 2. Répartition des prélèvements (gauche) et consommations (droite) en eau à l'échelle des bassins versants de la France Métropolitaine (source : Arambou et al., 2024 – La note d’analyse de France Stratégie)
Figure 2. Répartition des prélèvements (gauche) et consommations (droite) en eau à l’échelle des bassins versants de la France Métropolitaine (source : Arambou et al., 2024 – La note d’analyse de France Stratégie)

En 2020, les consommations sont estimées à plus de 4,4 milliards de m3, l’irrigation agricole en représentant près des deux tiers (irrigation des cultures destinées à l’alimentation humaine et animale notamment, principalement concentrée dans le sud et l’ouest de la France).

Il existe de forts contrastes territoriaux entre prélèvements et consommations d’eau en France : les volumes prélevés sont globalement dominés par la production d’énergie, notamment dans le bassin Rhône-Méditerranée, tandis que les volumes effectivement consommés sont nettement plus faibles et majoritairement imputables à l’agriculture, en raison de l’irrigation (figure 2). En 2020, 16,5 millions de m3 ont été prélevés dans le bassin versant Rhône-Méditerranée, dont 66% pour la production d’énergie et 1,5 millions de m3 ont été consommés dont plus de la moitié pour l’agriculture. Si une grande partie de l’eau prélevée est restituée au milieu, les pressions sur la ressource varient fortement selon les territoires et les usages, révélant des enjeux locaux importants en matière de gestion de l’eau.

Les cultures les plus dépendantes à L’irrigation

Figure 3. Graphique de la part des surfaces irrigables par Otex en 2010 et 2020 (source : Agreste, RA 2010 et 2020. Pages et Parisse, 2010)
Figure 3. Graphique de la part des surfaces irrigables par Otex en 2010 et 2020 (source : Agreste, RA 2010 et 2020. Pages et Parisse, 2010)

En France, la dépendance des cultures à l’irrigation varie selon leur nature et leurs objectifs de production. Entre 2010 et 2020, les surfaces irrigables ont augmenté dans l’ensemble des orientations technico-économiques des exploitations (Pages et Parisse 2010).  

Certaines cultures y sont fortement dépendantes, notamment les productions à forte valeur ajoutée comme le maraîchage et l’arboriculture où l’apport régulier en eau est indispensable pour garantir rendement, qualité et régularité (Pages et Parisse 2010). Les exploitations de maraîchage-horticulture et de cultures fruitières présentent les parts les plus élevées, avec près de la moitié de leurs surfaces irrigables en 2020, en nette progression par rapport à 2010 (+10 points et +7 points respectivement) (figure 3)

Les grandes cultures d’été comme le maïs et le soja sont aussi très exigeantes en eau en période estivale. D’autres cultures, comme le sorgho ou le tournesol, recourent à une irrigation d’appoint en cas de stress hydrique, tandis que pour le blé ou le colza, l’irrigation reste plus ponctuelle, intervenant seulement à des stades clés du cycle (début ou fin). Enfin, certaines productions sont irriguées avant tout pour répondre à des exigences de marché : la pomme de terre, afin d’assurer calibre et qualité visuelle, ou la vigne, pour maîtriser le rendement et les caractéristiques du vin (notamment le degré d’alcool et les qualités organoleptiques).

Les cultures les plus consommatrices d’eau d’irrigation 

En France métropolitaine, la surface agricole irrigable s’élève en 2020 à plus de 2,8 millions d’hectares, en hausse de 23 % par rapport à 2010. Elle représente 11 % de la SAU, contre 9 % environ en 2000 et 2010. Les exploitations de grandes cultures concentrent les plus grandes superficies irrigables, avec plus de 1,6 million d’hectares (18 % des surfaces totales), en hausse de 18 % sur la période (Pages et Parisse 2010).

En 2020, le maïs est la culture la plus irriguée en France, avec environ 684 000 hectares au total (dont 590 000 ha de maïs grain et semence et 94 000 ha de maïs fourrage), soit 38 % des surfaces irriguées. Le recours à l’irrigation est nettement plus fréquent pour le maïs grain et semence (34 % des surfaces) que pour le maïs fourrage (7 %). Cette irrigation se traduit par des gains de rendement significatifs, le maïs grain irrigué produisant en moyenne 29 % de plus que le maïs non irrigué sur la période 2000-2020. (tableau 1).

Tableau 1 Surface irriguées par culture en 2020 - en milliers d'hectares (source : Arambou et al., 2024 – La note d’analyse de France Stratégie
Tableau 1 Surface irriguées par culture en 2020 – en milliers d’hectares (source : Arambou et al., 2024 – La note d’analyse de France Stratégie

Le travail de France Stratégie publié en 2024 a permis d’estimer les usages des différentes surfaces irriguées (Arambou et al. 2024) . Cela met en évidence la répartition des 3,3 milliards de m³ d’eau prélevés pour l’agriculture en 2020 selon leurs usages finaux. Une très large majorité de ces volumes est consacrée à la production alimentaire, avec environ 44 % destinés à l’alimentation humaine (cultures alimentaires directes) et 39 % à l’alimentation animale, soit plus de 80 % au total. Ce poids important de l’alimentation animale traduit le rôle structurant de l’élevage dans les systèmes agricoles, via l’irrigation de cultures fourragères ou de céréales destinées au bétail (notamment le maïs).

Les autres usages apparaissent nettement secondaires : environ 5 % pour les biocarburants, 5 % pour les secteurs industriels (chimie, pharmacie, papeterie) et 7 % pour d’autres usages divers. Cette répartition souligne que l’irrigation est avant tout mobilisée pour soutenir la production alimentaire, mais aussi que les choix de systèmes agricoles — en particulier la place de l’élevage — influencent fortement la pression exercée sur la ressource en eau.

Figure 4 Volumes prélevées en France pour les productions agricoles par usage en aval 2020 – en milliards de m3 (source : Arambou et al., 2024 – La note d’analyse de France Stratégie)
Figure 4 Volumes prélevées en France pour les productions agricoles par usage en aval 2020 – en milliards de m3 (source : Arambou et al., 2024 – La note d’analyse de France Stratégie)

L’évolution des pratiques d’irrigation

Figure 5. Carte de l'évolution de la surface agricole utile irriguée par département entre 2010 et 2020 (source : Agreste, RA 2010 et 2020. Pages et Parisse, 2010)
Figure 5. Carte de l’évolution de la surface agricole utile irriguée par département entre 2010 et 2020 (source : Agreste, RA 2010 et 2020. Pages et Parisse, 2010)

L’évolution des surfaces irrigables traduit les investissements réalisés par les exploitations pour sécuriser l’accès à l’eau, tandis que les surfaces réellement irriguées varient surtout selon les conditions annuelles (climat, types de cultures). Leur répartition territoriale ne coïncide donc que partiellement.

En 2020, 11 départements concentrent 37 % des surfaces irriguées et irriguent au moins 20 % de leur surface agricole utile (SAU). Les niveaux les plus élevés se trouvent dans les Landes (49 %), les Bouches-du-Rhône (42 %) et le Loiret (41 %), tandis qu’un quart des départements, principalement au nord, irriguent moins de 1 % de leur SAU. Entre 2010 et 2020, les surfaces irriguées ont surtout progressé dans le nord, l’est et le centre, en lien avec des épisodes climatiques plus contraignants, notamment la sécheresse marquée de 2020 dans l’est (déficit de pluviométrie et fortes températures) (figure 5).

Figure 6. Répartition des surfaces irriguées des principaux groupes de cultures (Scotti et Loubier, 2024)
Figure 6. Répartition des surfaces irriguées des principaux groupes de cultures (Scotti et Loubier, 2024)

L’évolution globale de l’irrigation masque de fortes disparités selon les cultures. Le maïs reste la culture la plus irriguée, avec 33 % des surfaces en 2020, mais son poids recule nettement (49 % en 2000, 41 % en 2010) (figure 6). La baisse de ses surfaces irriguées sur la décennie (-55 616 ha) est compensée par la progression d’autres cultures : le soja (+181 %), les légumes et fruits (+27 %), les pommes de terre (+37 %) et les betteraves (+23 %) (Scotti et Loubier 2024).

Par ailleurs, l’augmentation des surfaces irriguées en fourrages et prairies (+20 %) traduit une volonté de sécuriser l’alimentation animale, notamment dans des zones d’élevage historiquement peu irriguées. Par ailleurs, certaines cultures connaissent une forte expansion de l’irrigation. C’est le cas de la vigne, dont les surfaces irriguées ont plus que doublé en dix ans (69 000 ha contre 29 000 ha), particulièrement en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Occitanie, sous l’effet du changement climatique et d’un assouplissement réglementaire depuis 2017.

Au total, l’irrigation occupe une place centrale dans l’agriculture française, tant pour sécuriser les rendements que pour répondre aux exigences économiques et alimentaires. Toutefois, son développement, sa diffusion géographique croissante et la dépendance de certaines cultures à l’eau accentuent les pressions sur une ressource déjà fragilisée par le changement climatique, les sécheresses plus fréquentes et les déséquilibres territoriaux.

Dans ce contexte, il devient essentiel de mobiliser des leviers pour réduire la consommation d’eau et plus largement, repenser les modèles agricoles et alimentaires afin de concilier production, résilience face au changement climatique et préservation durable de la ressource en eau.

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